A Bobigny, des lycéennes veulent voir les blocus continuer : "Ecoutez vraiment la jeunesse"
Posées sur leurs trottinette et draisienne électriques à Bobigny, deux lycéennes de 15 ans tchatchent en mâchant du chewing-gum, goût fraise. Les blocus lycéens vont continuer, espèrent-elles, parce que le gouvernement "ne nous écoute pas vraiment".
Flânant dans la nouvelle rue piétonne qui débouche sur la préfecture de Seine-Saint-Denis, Assia (prénom d'emprunt) savoure la toute fin des vacances scolaires. Cette habitante de la cité Karl Marx - qui se verrait bien "travailler dans la médecine" - n'aura cependant presque pas eu cours depuis son entrée en seconde générale... parce qu'"il y avait blocus".
Dans un entretien diffusé par la chaîne YouTube HugoDécrypte qu'elle suit, le président de la République, Emmanuel Macron, a appelé mercredi à la reprise des cours lundi, "compte tenu du fait que la jeunesse a été entendue".
Mais "ils ne nous écoutent pas vraiment", justement, estime l'adolescente.
Le mouvement lycéen dans l'Hexagone est parti de banlieue parisienne, mi-septembre, "parce que les lycées de centre-ville sont plus valorisés que ceux de banlieue", dit-elle. "Une des revendications principales, dans mon lycée, c’est par rapport aux profs absents pas remplacés... Et s'il y a une fuite d'eau, dans un lycée de Paris, ça sera plus vite résolu qu'en banlieue : tout est comme ça".
Son amie Asma, qui vit dans "un vieux bâtiment" voisin, a un bagout d'avocate en K-way rose : "Pour les blocus, je me réveille à 6H00. Mais pour les cours, j'ai pas envie. Les blocus, c'est bien, c'est drôle", juge l'ado, "en classe passerelle" dans un lycée professionnel.
- "Injustices structurelles" -
Rencontrées dans le nouveau "cœur de ville", Kayla et Nayla, Balbyniennes de 16 ans en lycées "pro" dans d'autres villes, voudraient dire au gouvernement : "Ecoutez vraiment la jeunesse !".
Et "supprimez Parcoursup, vite", ajoute Kayla. "Ca fait mal aux personnes recalées. Ca se fait pas de trier comme ça !".
Dans la ville-préfecture de 57.000 habitants, dont le maire communiste Abdel Sadi a soutenu le mouvement, l'établissement Louise-Michel est le seul lycée général et technologique. Taux de réussite au bac : 88 % en 2025.
Début octobre, les élèves engagés dans le blocus y ont reçu le soutien d'une partie des enseignants.
"Nos revendications rejoignaient les leurs", indique à l'AFP Shakila Zamboulingame, professeure agrégée d'histoire-géographie et de cinéma et audiovisuel, syndiquée CGT Educ’action 93.
"Des élèves qui ont de très bonnes notes ont été hyper mobilisés parce qu'ils ont particulièrement conscience que tout leur labeur pourrait être gâché par les injustices structurelles" engendrées notamment par Parcoursup : "Un espace de sélection et de vente de soi-même", selon elle, où beaucoup n'ont "pas les moyens de mettre en valeur leur CV en comparaison avec des lycéens plus privilégiés".
- "What's your name" -
Près de l'Hôtel de ville, de petits groupes traversent la dalle promise à la démolition, si photogénique que les tournages s'y multiplient. "L'amour gagne toujours, lit-on sur un mur.
Deux frères et leur copain, âgés de 16 à 18 ans, disent "zoner dehors" ce jour-là. Déjà plus lycéens, ils soutiennent le mouvement.
Habitant d'une tour de 18 étages, Hilal, 16 ans, se dit "Turc et Français" natif de Seine-Saint-Denis, et désolé d'être déjà "déscolarisé".
Pour lui, s'il a échoué en seconde, c'est parce qu'il s'est senti "perdu" au lycée agricole qu'il n'avait pas choisi et attribue "un peu de la faute" à l'Education nationale. "Pendant deux ans, je n'avais même pas de prof d'anglais, je sais dire +What's your name+", raconte-t-il, faisant rire son ami, avant d'ajouter : "Je n'ai pas envie que la prochaine génération soit comme moi".
Ibrahima, 17 ans, trouve qu'"ils n'ont pas eu raison de casser des petits commerces de gens en difficulté comme nous" mais que "faire des blocus, brûler les poubelles et lancer des mortiers sur la police, ça va, parce que la police nous tape aussi (...) S'ils n'avaient brandi que des drapeaux, comme les syndicalistes, le gouvernement ne les aurait pas calculés".
Sous son bonnet Under Armour, le frère d'Hilal, Léo, 18 ans, dit avoir arrêté en seconde, après un parcours scolaire "pas top du tout" et assure s'être extrait "il y a un an" du trafic de stupéfiants connu dès ses 12 ans.
"C'est ici, dans les quartiers les plus défavorisés, qu'il faudrait justement plus d'éducation, un meilleur suivi à 12-13 ans. Pour pas que les jeunes décrochent", lâche-t-il, avant de s'échapper.
Y.Raman--MT