Optique-audition: un projet d'interdiction de la publicité divise le secteur
Des lunettes "à gagner", des remises "pour toute la tribu", des "forfaits lumière bleue" : ces pratiques pourraient bientôt être interdites chez les opticiens. Un projet de décret visant à encadrer la publicité commerciale divise les organisations représentatives de la filière.
Jusqu'à présent, les filières de l'optique et de l'audioprothèse bénéficient d'une dérogation à la loi qui interdit la publicité sur les dispositifs médicaux qui sont pris en charge par l'Assurance maladie.
Le texte du projet, présenté le 4 septembre aux organisations professionnelles, dont l'AFP a obtenu copie, vise à supprimer cette exception en modifiant un arrêté du 21 décembre 2012 fixant la liste des dispositifs médicaux pouvant faire l'objet d'une publicité auprès du public.
Ces instances ont jusqu'à dimanche pour faire part de leurs observations au ministère de la Santé.
Si elle était mise en œuvre, la mesure constituerait une "erreur majeure", alerte le Rassemblement des opticiens de France (ROF), syndicat professionnel majoritaire de la branche optique-lunetterie qui demande le retrait du projet.
"Interdire la publicité, revient globalement à interdire les offres, et donc, obligatoirement, il va y avoir une envolée des prix des lunettes et des appareils auditifs", avec moins de possibilités pour les consommateurs de comparer les offres et une concurrence potentiellement moindre sur les prix, détaille auprès de l'AFP son administrateur Laurent Lévy, patron d'Optical Center.
Résultat : "les gens changeront leurs lunettes moins souvent", anticipe-t-il.
"Les conséquences sont énormes pour le marché, c'est certain, mais elles sont énormes pour la santé visuelle des Français", ajoute-t-il, voyant notamment un risque en matière de prévention "si on ne peut pas faire de publicité, par exemple, sur l'examen de la vue".
"Il n'est pas question de freiner l'accès aux dispositifs d'optique ou audioprothèses ni freiner l'activité des professionnels de l'audio ou des soins visuels mais plutôt de ne plus permettre qu'un téléphone soit offert pour tout remboursement d'un produit pris en charge par la solidarité nationale", clarifie le cabinet du ministère de la Santé, interrogé par l'AFP.
- Surenchère -
Les lunettes et aides auditives bénéficient en partie d'un remboursement par l'Assurance maladie mais l'essentiel de la prise en charge de l'équipement optique est porté par les mutuelles.
Les enseignes d'optique rivalisent d'offres commerciales : remises allant jusqu'à 40% sur les montures "pour toute la tribu", 60 euros offerts à l'occasion d’un anniversaire, paires supplémentaires de lunettes ou d'audioprothèses à prix symbolique...
Les dépenses publicitaires du marché de l'optique (hors réseaux sociaux) dépassait les 193 millions d'euros en 2024, selon l'institut d'études Kantar.
"Il y a une espèce de surenchère sur la remise. Et tout est prétexte à faire de la surenchère", observe Hugues Verdier-Davioud, le président de la Fédération nationale des opticiens de France (Fnof) qui se présente davantage comme le syndicat des opticiens libéraux et indépendants et qui soutient le projet de réforme.
"Aujourd'hui, l'État nous tend une perche pour redorer notre image de professionnel de santé", plutôt que de "commercial", estime-t-il, voyant l'occasion de se voir déléguer un jour d'autres champs d'exercice à l'image des pharmaciens et des infirmiers qui ont récemment obtenu des compétences élargies vers la prescription, le dépistage et la prévention.
"La santé visuelle et auditive ne peut pas être traitée comme un marché de biens de consommation courante. Sinon, la prise en charge des lunettes et des aides auditives par la solidarité nationale finira par être interrogée et les patients les plus fragiles seront laissés sans solution", abonde Arthur Havis, directeur général du réseau mutualiste Ecouter Voir.
Des amendements déposés par des sénateurs en novembre 2025, lors de l'examen du projet de loi contre les fraudes sociales et fiscales, proposaient déjà d'interdire la publicité pour les équipements d'optique et les aides auditives.
Une orientation qui devait permettre de "réduire la surconsommation", "prévenir les fraudes", lutter contre "les pratiques commerciales agressives" et réaliser "des économies significatives pour l'assurance maladie obligatoire comme pour les organismes complémentaires".
Ces amendements avaient toutefois été déclarés irrecevables.
Z.Bhatia--MT